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Entretien avec Karima Grant, Représentante régionale Afrique

La Fondation Van Leer souhaite la bienvenue à Karima Grant, qui a rejoint notre équipe en mai 2024

La Fondation Van Leer souhaite la bienvenue à Karima Grant, qui a rejoint notre équipe en mai 2024 en tant que Représentante régionale pour l’Afrique. Avant de nous rejoindre, elle était PDG et fondatrice de deux entreprises sociales : Ker Imagination Education et ImagiNation Afrika.

Nous l’avons interrogée sur ses idées audacieuses et ses réflexions approfondies sur la manière dont les responsables et les écosystèmes un peu partout en Afrique peuvent aider les enfants à avoir le meilleur départ possible dans la vie et continuer de s’épanouir dans des communautés agréables, créatives et durables.

Comment définiriez-vous votre vision stratégique pour la petite enfance ?

Ma vision pour la petite enfance rejoint celle de la Fondation Van Leer. Nous cherchons à créer des communautés sociales prospères dans lesquelles les enfants d’Afrique pourront grandir et devenir les meilleurs adultes possibles. Je veux que les enfants soient entourés de personnes qui les aiment, les entretiennent et facilitent leur croissance. Je veux également que les autorités se sentent inspirées et créent les systèmes qui s’y prêtent.

Partout en Afrique, nous devons soutenir et investir dans des communautés qui sont pauvres, durement touchées par des conflits ou la mauvaise gouvernance, afin de mieux accompagner les enfants et les personnes qui s’en occupent. Nos sociétés doivent être plus inclusives pour les plus vulnérables. Si nous y parvenons, nous serons plus en mesure de soutenir un développement prospère et durable.

Selon vous, comment le développement de la petite enfance peut soutenir celui de sociétés inclusives en Afrique ?

Il est temps que nous revoyions la donne en matière de développement de la petite enfance en Afrique. Plus l’unité de l’Afrique progressera, plus les idées se diffuseront et seront mieux intégrées. Les premières années sont les plus importantes dans la vie d’un humain, et nous avons le concept « Ubuntu » qui nous vient d’Afrique du Sud : « je suis parce que tu es, grâce à ce que nous sommes tous ». Ce concept décrit aussi les relations symbiotiques que nous avons avec nos enfants.

Cela occupe une grande place dans la manière dont nous organisons nos familles, nos quartiers, nos communautés. Donc aujourd’hui nous essayons de mettre ce concept au centre de nos préoccupations. Réfléchissons vraiment à ce que nous pouvons faire pour les aider à s’épanouir parce que s’ils s’épanouissent, nous nous épanouirons tous.

Si je me projette dans 10 ans, je nous vois en train d’admirer toutes les graines que nous nous apprêtons à planter, heureux de voir comment elles se seront développées au milieu d’autres graines parce que nous n’aurons pas été les seuls à nous investir, c’est tout un écosystème qui y aura contribué. Des idées et des initiatives inspirantes se répandront en Afrique de l’Ouest à partir des graines que nous aurons plantées en Afrique de l’Est, tandis que les racines implantées en Afrique australe commenceront à faire des ramifications en Afrique du Nord et ainsi de suite.

Pour la Fondation Van Leer, il est primordial de regrouper une diversité d’acteurs autour de la table. Avec quels partenaires prévoyez-vous de collaborer pour donner une plus grande ampleur aux programmes et politiques qui soutiennent les enfants et ceux qui s’occupent d’eux ?

Impliquer plus de monde dans cette mission, ce sera à la fois un plaisir et une difficulté. Non seulement pour inciter d’autres acteurs à diffuser un message, mais également pour soutenir les organisations clés et les parents directement. La Fondation finance des programmes dans toute l’Afrique depuis 1949. Au cours de la dernière décennie, nos activités se sont centrées sur la Côte d’Ivoire et l’Ethiopie. Pour notre nouvelle stratégie, nous chercherons plus largement à établir de nouveaux partenariats. Pour l’instant, ce que nous faisons, entre autres, c’est cartographier toutes les organisations dont les activités sortent de l’ordinaire, explorer le secteur des ONG bien implantées en Afrique. Nous discutons avec les administrations publiques, mais nous nous intéressons aussi à tous les autres acteurs que nous pourrions mobiliser pour combler les lacunes que nous constatons encore en matière de soutien autour des enfants et des personnes qui s’en occupent.

J’aime la façon dont  que les arts et les cultures d’Afrique occupent une place importante à l’échelle mondiale de nos jours. J’aimerais expérimenter des collaborations avec les secteurs culturel, de la communication et privé (notamment les organes de presse et les sociétés de télécommunication). Nous nous tournons également vers la diaspora, qui nous le savons est très impliquée dans le développement communautaire. Pour moi, plus personnellement, cela signifie également se tourner vers les jeunes générations qui prennent des initiatives, créent des entreprises et ce faisant, deviennent elles-mêmes des parents.

«Pour moi, plus personnellement, cela signifie également se tourner vers les jeunes générations qui prennent des initiatives, créent des entreprises et ce faisant, deviennent elles-mêmes des parents.»

~ Karima Grant, Représentante régionale Afrique, la Fondation Van Leer

Le premier mois de votre entrée en fonction vous êtes allée à Addis-Abeba où nous déployons actuellement un programme en partenariat avec la municipalité et d’autres fondations. Qu’est-ce qui vous a inspiré le plus dans l’approche et les progrès que vous avez pu observer ?

C’est l’adhésion que j’ai pu constater, à chaque niveau de la société, à une vision en faveur de la petite enfance africaine. La maire d’Addis-Abéba, Adanech Abiebie, est vraiment une grande défenseuse de la petite enfance. Je n’ai vu aucun autre maire africain faire une déclaration publique et encore moins montrer une volonté claire de créer les conditions pour permettre un changement positif.

Lors de mon voyage, lorsque nous avons visité les initiatives de rues dédiées au jeu des enfants et d’aires de jeu que nous soutenons, les enfants accouraient vers madame la maire. Je parle d’enfants de 2 ans qui se précipitaient vers elle, embrassaient ses genoux ou sautaient sur elle. On voyait que ces enfants la reconnaissaient comme quelqu’un qui aime les enfants et que le message « Addis prend soin de ses enfants » leur était aussi parvenu.

Est-ce que la vision de la maire d’Addis-Abeba est inspirante pour d’autres et selon vous quels sont ceux qui pourraient jouer un rôle de premier plan dans l’élaboration d’un meilleur avenir pour les enfants en Afrique ?

Quand vous rencontrez quelqu’un comme la maire Adanech Abiebie, qui ne se contente pas de faire des discours, vous vous rendez compte que son exemple inspire d’autres personnes en les incitant à s’engager à leur tour. Quand on s’engage pour montrer la voie, on doit travailler dur, avoir des conversations difficiles et collaborer avec différents partenaires pour que tous aient la même vision d’un meilleur avenir pour tous les jeunes enfants et leurs familles.

Je pense plus particulièrement à la maire de Freetown en Sierra Leone, Yvonne Aki-Sawyer, elle est tellement dynamique. Et à la maire de Lusaka en Zambie, Chilando Chitangala. Ce sont deux femmes puissantes, comme la maire Adanech Abiebie.

Ce que j’ai adoré voir à Addis, et ce que je vois dans ces femmes, c’est une vision concrète. Pas la vision idéalisée qu’on présente lors des périodes électorales, mais une vision capable de mobiliser les structures et les systèmes gouvernementaux, une vision qui a le pouvoir de soutenir les citoyens.

D’autres représentants du comté de Nairobi et de Zanzibar m’ont également impressionnée. On pouvait voir qu’ils enregistraient tout. Nous avons entendu dire qu’ils ont vraiment pris au sérieux la mission en faveur de la petite enfance et pris l’engagement de la faire avancer dans leur ville ou leur région.

«Ce que j’ai adoré voir à Addis, et ce que je vois dans ces femmes, c’est une vision concrète. Pas la vision idéalisée qu’on présente lors des périodes électorales, mais une vision capable de mobiliser les structures et les systèmes gouvernementaux, une vision qui a le pouvoir de soutenir les citoyens.
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~ Karima Grant, Représentante régionale Afrique, la Fondation Van Leer

Il y a quelques années, vous avez travaillé avec la Fondation Van Leer en tant que partenaire avec ImagiNation Afrika. Comment cette expérience a-t-elle influencé vos idées pour de futurs partenariats ?

Ce que j’ai beaucoup aimé lorsque j’ai rencontré la Fondation Van Leer en 2019 dans le cadre d’Urban95 c’est qu’elle comprenait l’innovation en matière de développement de la petite enfance comme aucune autre fondation. Il existe tellement de manières différentes de l’appréhender, mais l’aspect essentiel de l’innovation c’est la reformulation. Lorsque je travaillais en partenariat avec la Fondation, une question s’est imposée à moi : comment puis-je repenser ce problème et quel impact cela peut-il avoir ?

C’était passionnant. Nous avons travaillé avec des représentants du secteur des technologies sur une étude centrée sur l’humain afin de prendre réellement en compte les expériences des parents et des enfants. La Fondation a mis à notre disposition son outil de réalité virtuelle « Urban95 » et nous avons fait un travail de sensibilisation auprès de personnes qui n’avaient jamais réfléchi aux difficultés que peut rencontrer un enfant de trois ans. La technologie leur a permis de voir les choses sous un autre angle ; elle a permis à nos partenaires du secteur privé et de l’administration de « voir » nos villes du point de vue d’un jeune enfant mesurant 95 cm, les aidant ainsi à comprendre à quel point il était important de placer les réalités de cet enfant au centre de nos préoccupations.

Photo courtoisie de Paul Carstairs/Arup

La Fondation cherche actuellement à reformuler et approfondir notre compréhension collective du bien-être des parents et des personnes qui prennent soin des enfants. Quelles sont les difficultés que rencontrent les parents en Afrique et où voyez-vous des opportunités ?

La Fondation cherche actuellement à reformuler et approfondir notre compréhension collective du bien-être des parents et des personnes qui prennent soin des enfants. Quelles sont les difficultés que rencontrent les parents en Afrique et où voyez-vous des opportunités ?

La Fondation présente avec beaucoup de justesse des récits puissants et sait mettre des mots sur les problèmes les plus urgents de notre époque. Lorsqu’on peut mettre des mots sur les problèmes, on peut commencer à les comprendre à différents niveaux, réfléchir à des solutions et même identifier les opportunités. Nous savons aujourd’hui à quel point notre santé et notre bien-être mental sont étroitement liés à l’épanouissement de nos enfants. Donc nous devons réimaginer la manière dont nous pouvons les soutenir au mieux, si nous-mêmes avons ce dont nous avons besoin pour être des parents en meilleure santé.

Par conséquent, la solution au problème repose vraiment en partie sur notre capacité à présenter plus de récits. En Afrique, on a commencé à avoir des débats sur le bien-être et la prestation de soins. Par exemple, un peu partout sur le continent les femmes réfléchissent depuis de nombreuses années sur les questions de genre, le féminisme et leurs implications sur la santé mentale. Les hommes parlent aussi plus ouvertement de leur santé mentale. Dans de nombreux pays, les directeurs des ressources humaines remarquent qu’il existe maintenant une génération qui se préoccupe vraiment de son bien-être. Les membres de cette même génération deviennent des parents. Mais nous n’associons pas encore ces deux idées pour parler du bien-être de ceux qui prennent soin des enfants.

Nous pouvons aborder un grand nombre de nos préoccupations sociétales en parlant du bien-être des parents et en créant ou en identifiant les écosystèmes de soutien pour ensuite les édifier. Par exemple, un grand nombre d’acteurs travaillent sur le soutien parental et la santé mentale dans les communautés déplacées en Ouganda. Il y a également des débats en Ethiopie et au Kenya. Donc, je pense qu’à la Fondation, notre défi sera par où commencer.

Par où allez-vous commencer ?

Ma petite enfance m’a vraiment formée, et ma mère m’a encouragée dès le début de ma vie à être cette personne créative et extrêmement volubile. Pour commencer, nous aurons des discussions approfondies et nous ferons un cadrage. Les deux ou trois mois qui suivront, nous rencontrerons un large éventail de partenaires, de responsables politiques, d’institutions et de personnes mettant en œuvre des programmes dans toute la région. Mobiliser des gens et écouter le plus possible des points de vue différents, tout en réfléchissant à la manière dont nous pouvons continuer à construire un écosystème qui soutient et accompagne durablement les enfants et ceux qui s’en occupent — ce sera mon point de départ.